Passer au contenu principal

Une Musique-Humaine – le chant diphonique inscrit à l’UNESCO

04
Déc, 2025

Le chant diphonique : quand la voix devient « Musique-Humaine »

Dans le Tao, le Qi désigne l’énergie interne, vitale, et aussi le souffle. La qualité du souffle, de la respiration, de la voix, est une excellente indication sur le niveau de qualité du Qi, de l’énergie interne. Avec le chant diphonique, le souffle devient une Musique-Humaine.

« je suis essoufflé », « à bout de souffle », « perdre son souffle », rendre son dernier souffle » sont autant d’expression qui relient le souffle à l’énergie interne, au Qi.

Dans cet article, nous allons explorer une pratique originale centrée sur le travail du souffle sous une forme bien particulière : la vibration de notre voix.

Le chant diphonique mongol, le Khöömii, est reconnu depuis 2009 par l’UNESCO comme patrimoine culturel et immatériel de l’humanité.

La pratique du chant diphonique est un réel Qi Gong ou plutôt même Nei Gong : « Travail, étude, intérieur ».

Qu’est-ce que le chant diphonique (Khöömii) ?

Le terme Khöömii signifie littéralement larynx. Rien que cela dit déjà beaucoup : ce chant ne se fait pas « avec la gorge » au sens banal, mais avec toute l’architecture interne du cou, du souffle et de la cavité buccale.

Diphoner, c’est donc

  • produire un bourdon continu (une note de base)
  • faire résonner une mélodie d’harmoniques, comme un sifflement, un son de flûte qui flotte dans l’air.

Exemple de pratique de chant diphonique : https://youtube.com/shorts/edxR2Had7X8?si=RyV1o_FqpPGxzTcx

Techniquement, cela consiste à jouer avec :

  • la pression du souffle,
  • la forme du pharynx,
  • la position de la langue,
  • l’ouverture des lèvres,
  • et parfois même la résonance nasale.

Énergétiquement, cela peut se traduire par :

  • Condenser le Qi par la vibration de base
  • Raffiner le Qi dans les harmoniques

Une constellation de maîtres… comme une lignée de Qi Gong

Le texte d’archives trace une véritable généalogie du Khöömii à travers la Mongolie :

  • Dans l’aïmag de Khovd, les maîtres Chuluun Dagva et Derem ont transmis à Tsedee, Sundui, Sengedorj, Tserendavaa, Ganbold, etc.
  • Dans l’aïmag d’Uvs, l’art est passé par Toivgoo, puis Lxagva, Otgonkhuu et d’autres.
  • Dans l’aïmag de Zavkhan, on croise un chaman célèbre, Undur Kharchuu, puis Renchin « Voix de flûte », Jigmed, ses enfants et son petit-fils Sandagjav.
  • On le retrouve ensuite à Oulan-Bator, porté par des chanteurs originaires de l’Ouest, revenus apprendre auprès des maîtres des monts Altaï.

Ce n’est pas seulement une liste de noms : c’est une cartographie de Qi, un réseau de transmission, comme une lignée de Qi Gong.

Chaque maître :

  • adapte la technique à son corps, à sa sensibilité,
  • colorise la tradition avec sa région, son clan, son environnement,
  • et pourtant, le cœur énergétique reste le même : souffle, vibration, lien à la nature.

Deux grandes familles

Les chercheurs distinguent deux grandes familles de Khöömii :

Kharkhiraa ou Kargyraa : la voix est râclée, les vibrations sont très basses, telluriques. Ces sont engendrent un travail puissant sur le système de l’Eau, l’énergie des Reins. Il renforce l’ancrage et active l’énergie dans la zone périnéale. Cette technique est notamment utilisée par les moines bouddhistes pour donner de la puissance à la récitation des mantras.

Khöömii ou Isgeree : la voix gorgée qui produit un bourdon moyen ou aigüe, les harmoniques produites sont plus cristallines, comme un sifflement. Les sons se dirigent vers la région du cœur, de la gorge et de la tête. Les harmoniques sont plus raffinées.

Les deux styles sont très différents et complémentaires.

Khöömii, patrimoine immatériel

L’UNESCO insiste sur plusieurs points :

  • Le Khöömii est intimement lié à la vie quotidienne : ce n’est pas un art coupé du réel, c’est une façon d’être relié au monde, à la nature.
  • C’est un vecteur d’identité et de cohésion : il donne un sentiment d’unité et de continuité.
  • Il est pédagogique : à travers sa transmission, on transmet aussi une vision du monde, une sagesse de la relation homme–nature.

Le chant diphonique, Musique-Humaine, agit comme une pratique de régulation du Qi collectif, une ouverture à l’invisible, au paysage vibratoire. Il support le Shen et ouvre la conscience grâce à la vibration. Il entretient la mémoire du lien au vivant à travers la tradition qu’il porte en lui.

Malgré les effets de la modernisation qui tendent à faire disparaitre cette pratique ancestrale, le travail de recherche mené par TRAN QUANG Hai depuis les années 1970 et la reconnaissance de l’UNESCO comme patrimoine culturel et immatériel de l’humanité grâce au travail de Johanni Curtet ont permis à cet art vocal de perdurer et d’être transmis au-delà des frontières de foyer de naissance.

Que peut nous apporter le chant diphonique dans une pratique énergétique ?

Cette question ne se pose pas pour un pratiquant car la réponse en est évidente. Mais essayons d’identifier quelques-uns de ses principaux bénéfices :

Réhabiliter la voix dans le travail énergétique : la voix n’est pas un détail dans la clarification du Qi, c’est un vecteur primordial.

Clarifier la voix : alors que le travail de la voix est souvent cantonné au chant mélodieux, le chant diphonique apporte cette dimension vibratoire qui transcende l’art vocal pour atteindre une dimension sacrée du chant. Il n’est pas nécessaire de savoir chanter pour pratiquer le chant diphonique, mais grâce au chant diphonique il est possible d’explorer autrement sa voix et d’en améliorer la mélodie, les tonalités, autrement dit, d’apprendre à chanter grâce au chant diphonique.

Se relier au vivant : devant un arbre, face à la mer, en plein vent, face à un grand paysage… toute occasion devient un moment sacré pour se relier à la vibration de la nature par sa propre vibration.

S’inscrire dans une transmission : grâce à l’héritage des transmissions, aux nombreuses musiques mongoles, c’est l’occasion de se relier et de s’inscrire dans une dimension intemporelle de pratique et de transmission.

Musique-Humaine

Les Mongols appellent parfois le chanteur de Khöömii : « Musique-Humaine ».

C’est peut-être l’un des plus beaux noms qu’on puisse donner à un être humain qui cultive son souffle.

Dans la province du Tuva, le Khöömii est appelé la « pratique des gens heureux ». N’est-ce pas la plus belle définition que l’on peut en donner ?

En savoir plus sur les enseignements du chant diphonique au sein de l’institut Wu Ming Gen : Khöömii – Institut Wu Ming Gen

Source : Khöömii nomination extract for UNSECO Intangible Cultural Heritage 2010, Tran Quang Hai Blogspot, 2nd January 2013.